30.11.2009

Touc et touc

Tout à l'heure, j'étais tranquille, presque pénard, assis sur ma chaise, comme ça , au milieu de nulle part. Je ne faisais rien, comme d'habitude. Heureux de ne penser à rien, heureux de ne rien faire. J'ai un très jolie siège, je l'amène, je le déplie, je le mets là. Il a trois pieds mais est suffisamment stable pour que je m'assoie dessus. Alors je me pause et j'attends. Surtout j'espère qu'il ne se passera rien. Car si jamais quelque chose venait à arriver je n'aurais plus à attendre, question de logique.

Alors tout à l'heure, j'étais tranquille, presque pénard, et elle est arrivée, comme ça, sans prévenir, touc, sur ma tête. C'était une goutte, une goutte d'eau, mais une goutte quand même. J'étais bien embêté. Bien sûr, une goutte ça ne fait pas beaucoup d'eau, ce n'est pas suffisant pour mouiller. Mais le problème c'est qu'une goutte, ça ne vient jamais seul. Ça commence par une, touc, puis une autre, re-touc, en encore une autre, re-re-touc, s'en suit un torrent de goutte, touc et touc et touc et touc, ça continue, touc et touc et touc et touc, encore et toujours, touc et touc et touc et touc... A la fin on fini mouillé. Ce n'est pas que moi qui le dit, c'est tout le monde. Ou alors c'est une goutte qui s'est trompée qui n'aurait jamais dû tomber. Mais elle, elle est arrivée pile sur ma tête, ça ne peut pas être une erreur. Au dessus de ma tête, la haut, il y a des canalisations qui transportent de l'eau. Bien sûr, il n'y a pas que ça, mais je ne vais pas parler de ce qui ne nous intéresse pas. Toute cette eau au dessus de moi me tombera dessus j'en suis persuadé. Ce n'est pas un hasard, ah ça non, si pile à la verticale de ma tête se trouve une fissure. L'eau s'y faufilent pour former des gouttes, celle-ci vont devenir tellement lourdes qu'elles vont chuter pour venir tout simplement s'écraser sur moi. Tout ça à cause de cette foutue gravité. Alors j'ai réfléchi, ça m'arrive, et je me suis dit Valentin, c'est mon nom, décale toi et plus jamais l'eau ne te mouillera.

31.10.2009

Futur proche

Le lundi matin je me lève à cinq heure. Certains disent que c'est trop tôt, d'autres que c'est trop tard. Alors que, tout simplement, c'est l'heure. C'est comme ça. En plus, ça garde la forme. Regardez-moi, aussi loin que je m'en souvienne, je n'ai pas vieilli. Bien sûr, ma peau est bien moins lisse qu'avant, mais ça, ça ne compte pas, c'est de l'apparence, seul l'intérieur compte. Et je peux vous dire qu'à l'intérieur je suis encore bien jeune.

Le lundi matin, à six heure, le bus passe me chercher. En fait, ce n'est pas vraiment un bus, c'est à peine une petite camionnette. Mais c'est Roger, le chauffeur, il préfère qu'on dise le bus. Il dit que ça fait plus classe. Il va de maisons en maisons et récupère tout le monde. Enfin, pas vraiment tout le monde ça serait ridicule. Déjà, à six heure, il y en a qui sont encore au lit, et puis comme le bus ce n'est rien qu'une petite camionnette de rien du tout, il n'y a pas de places pour tout le monde. On est obligés de sélectionner. Ne montent dans le bus que les personnes qui sont réveillées et encore seulement celles qui travaillent à l'usine. Moi, par exemple, j'ai droit de monter.

A l'usine je m'occupe de la numéro cinq. Ce n'est pas la plus belle, ce n'est pas la meilleure, mais c'est la mienne. Elle fait des tics et des tacs, et puis elle toc. Tic et tac et toc, tic tac et toc, tic tac toc. C'est ma machine. En plus elle marche mieux que celle de René. Lui aussi, il a droit de monter dans le bus. C'est quelqu'un d'important René. Il a la numéro trois. C'est la plus vieille. Elle est toujours en panne. Du coup, avec les copains, on le charrie, on se moque de lui. On lui dit que c'est sa faute, que c'est parce qu'il ne s'occupe pas assez bien d'elle. Alors, qu'on sait tous très bien que c'est parce qu'elle est trop vielle. En fait, on est juste jaloux. Oui jaloux, parce que la numéro trois c'est la plus belle des machines. Elle ne sait quasiment rien faire. Elle place juste le métal là, au bon endroit et c'est René qui soude. La mienne de machine c'est elle qui soude. Moi, je supervise, je surveille. Si jamais ça se passe mal, si jamais elle se trompe ça sera de ma faute. Ça sera parce que je n'aurais pas assez regardé. C'est mon travail, je regarde ma machine pour être sûr qu'elle soude au bon endroit. C'est important.

Mais attention, ce n'est pas parce que je ne soude pas que ce n'est pas fatiguant. On est debout toute la journée et il y a le bruit, la chaleur, les vapeurs de métal et aussi les blagues d'Étienne. C'est fatiguant. Ah ça, Étienne, il aime bien rigoler, il fait des blagues toute la journée, il a ça dans le sang, dommage qu'il ne soit pas drôle. Du coup le soir quand on rentre chez nous, et bien, on n'a plus le courage de rien. Roger quand il nous ramène avec son bus, il dit qu'on a sale mine, que ça va nous tuer. Heureusement, un jour, dans le futur, il y aura la retraite. C'est arrivé à Fernand, un matin, il s'est réveillé plus vieux que la vieille. Celle du coin de la rue. Trop vieux même, alors, à l'usine, ils ont dit qu'il était à la retraite et ils ont détruit ça machine. Elle aussi était trop vielle, mais il n'y a pas de retraite pour les machines. Du coup, maintenant on ne le voit plus Fernand. Il faut le comprendre, il a tellement de temps libre qu'il fait tout, du coup il a plus le temps de rien. Moi aussi un jour, j'aurai le temps de faire des choses. Je ne sais pas encore quoi, mais je pourrai tout faire. Je serai à la retraite. Ça doit être bien le jardinage. Mais pour l'instant je suis encore jeune. J'ai encore beaucoup de force vous voyez. Et puis il y a ma machine, elle ne comprendrait pas que je parte si tôt. Une fois, que j'étais malade. Car oui, ça m'arrive d'être malade. On peut être une force de la nature et être sensible au froid. Je n'en ai pas honte. Et bien, ce-jour-là ma machine aussi est tombée en panne. Ce n'est pas une coïncidence, c'est sensible ces bêtes là.

Le lundi je me lève à cinq heure, ça garde la forme, et à six heure je suis prêt pour retrouver les copains dans le bus. Aujourd'hui, c'est lundi mais le bus ne s'est pas arrêté. Pourtant j'étais prêt, j'avais même mis ma veste bleu, celle que les copains viennent de m'offrir pour mon anniversaire. Elle est belle, elle a des boutons dorés sur les manches.

01.09.2009

Tourne la terre

 

Si jamais, je vais surement dire une ânerie, mais après tout ce n'est pas parce que ça n'est jamais arrivé que ça n'arrivera jamais. Imaginez, j'imagine, imaginons ensemble que soudain, d'un coup sec, comme ça, pour une raison aussi inexpliquée qu'inexplicable et en tout cas absolument non valable, la terre s'arrêtait de tourner. Parce que, pour l'instant, ça va, elle tourne, y a pas de problème. Comme si elle avait fait ça toute sa vie, autour du soleil et autour d'elle-même. Et nous, on est des vrais moutons, on tourne avec elle. On n'a pas l'impression, mais on tourne, très vite d'ailleurs. Bon, tant qu'elle continue, ça va. Mais si jamais, ne me demandez pas pourquoi, mais si jamais elle venait à s'arrêter brusquement... Je vous laisse imaginer. Une voiture, si ça s'arrête brusquement ce n'est pas bon. Et bien la terre c'est la même chose, si elle s'arrête brusquement on va tous mourir. Et en plus on n'a pas de ceinture. Personnellement, j'ai mis un casque.

13.06.2009

Mince... une idée.

Tout à l'heure, j'étais tranquille, je n'embêtais personne, j'étais assis, là, comme ça, quand soudain, de façon imprévue et complètement inattendue, une idée m'a traversé la tête. Ce n'était pas vraiment une idée, plutôt une pensée, comme ça, qui s'insinue dans notre cortex, nous titille, nous chatouille, nous fait les yeux doux. Et bien figurez-vous que cette idée est encore là, je la sens, là-haut, bien rangée, au fond, recroquevillée. Elle ne bouge pas, pas un sourcil. Elle attend, tranquillement, gentiment, sans faire de bruit. Elle attend le moment opportun, celui qui semblera adéquat, le moment le plus propice, celui qui permettra son épanouissement le plus complet. Une idée, comme toute chose, a besoin de s'épanouir. Et ce n'est qu'à partir de ce moment-là, à partir de ce moment précis qu'elle pourra s'exprimer pleinement. Alors, elle pourra nous offrir l'ensemble de ses gammes, et toute la profondeur de son chant pourra nous envouter, nous réconforter, tel le chant d'une sirène qui nous appelle.

Et bien tout à l'heure, j'étais assis, à peu près comme ça, la jambe droite sur la jambe gauche, et le pied qui se balance, voilà comme ça. Et bien cette idée m'a traversé l'esprit : Comment ce fait-il ? Qu'elles sont les forces qui entrent en jeu ? Pourquoi ? En vertu de quelles raisons ? Je vous le demande, je me le demande, et je ne dois pas être le seul. Comment se fait-il que nous ayons cinq doigts de pied ? C'est-à-dire, autant que le nombre de doigts réunis sur une seule et même main. Pourquoi donc avons-nous autant de doigts de pied que de doigts de main ? C'est une chose insensée. Sur la main, d'accord, je vois à quoi ils servent, j'en utilise tous les jours. Mais sur le pied, inutiles, alors là vraiment aucune utilité. Pourquoi s'embêter à avoir cinq doigts de pied, alors qu'un seul suffirait largement. De plus, avec un seul doigt sur le pied, on pourrait en avoir neuf sur la main. C'est tout un nouvel univers qui s'ouvrirait à nous. Je n'arrive même pas à imaginer tout ce qu'on peut faire avec neuf doigts de la main. C'est énorme. Et non, on se contente de ces cinq doigts qui traînent comme ça, posés sur la main tels des cactus sur le désert. Je ne comprends pas.

L'autre jour encore, quand j'avais cinq ou six ans, je me rappelle, j'étais un peu plus grand que ça, mais plus petit que ça, entre les deux. Et bien quand j'avais cinq ou six ans, j'avais peur que mon père me les mange mes doigts de pied. Une de ces peurs qui vous oppresse, vous écrase, une peur très forte et tellement réelle, mais totalement ridicule et infondée, tant je me rends compte aujourd'hui de l'inutilité absolue de ces doigts de pied. À la rigueur, ils seraient jolis, d'accord, ça décorerait. Mais je ne sais pas pour vous, en tout cas chez moi, j'en compte en tout dix, bien accrochés, tel des bigorneaux sur un rocher et le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ne sont pas bien beaux. D'ailleurs, je mets des chaussettes.

Voilà, c'est exactement ça, on en a cinq de chaque côté, cinq à droite, cinq à gauche, et on les cache dans une vulgaire paire de chaussette. C'est toute l'histoire des doigts de pied qui se résume là. Rendez-vous compte, prenez conscience quand même, qu'à peine sorti du lit, on se dépêche, tous les jours, on s'empresse, on n'a que cette idée en tête : cacher ces horribles et inutiles doigts de pied. Quand je pense à ça, je me rends compte que j'ai raison. Ils ne servent à rien. Non, à rien. Ils sont inutiles.