04.06.2009

Comme un poisson sans eau

Valentin est assis sur le bord de la scène en train de pécher dans le public grâce à une grande canne à pèche.

PASSANT - Ça mort ?

VALENTIN - Pardi, non. Ça ne risque pas.

P. - Et pourquoi ça ?

V. - Il n'y a pas de poisson ici.

P. - Ah.

V. - Il n'y a pas d'eau non plus.

P. - Effectivement.

V. - Il n'y a pas de poisson sans eau.

P. - Comme vous dites.

V. - Ce n'est pas moi qui le dis, c'est tout le monde.

P. - C'est une question de bon sens.

V. - Idiot celui qui irait chercher du poisson dans ce trou.

P. - C'est qu'il n'y a pas d'eau.

V. - Vous trouvez aussi. Ça se voit tout de suite, n'est-ce pas. Alors oui, je l'affirme il n'y a pas de poisson ici.

P. - Même pas un ou deux ?

V. - Aucun.

P. - Même s'il était tout petit. Tellement petit qu'on ne pourrait ni le voir nager, ni l'entendre crier.

V. - Même. Et puis il me semble, mais ce n'est que mon avis, que les poissons sont muets.

P. - Pour la carpe je suis d'accord, pour les autres je ne sais pas. En tout cas, les tout petits on ne les entend pas. Ils sont peut-être muets, mais de toute façon ils ne crient pas assez fort.

V. - (Remonte sa ligne, regarde l'hameçon) Il n'y a pas de poisson ici.

P. - Si vous le dites.

V. - Question de bon sens.

P. - C'est vous le spécialiste. Ça se voit tout de suite. Quand je me suis approché je me suis dit, et tout le monde se serait dit la même chose, lui, il s'y connait en poisson.

V. - Carpe, brochet, goujon, cendre, truite, perche, vairon, tanche, ablette, gardon, omble, chevenne, silure.

P. - Ah oui.

V. - N'est-ce pas.

(Silence)

P. - (Montrant la canne) Elle est grande.

V. - Quatre mètres.

P. - Vous devez en attraper du beau et gros poisson avec ça.

V. - Pas vraiment, mais ce n'est pas ma faute.

P. - Ah.

V. - Il n'y a pas de poisson ici.

P. - C'est triste, pour un spécialiste comme vous, de ne pas avoir de poisson.

V. - C'est surtout qu'il n'y a pas d'eau.

26.05.2009

La chaussette

 

Parlons d'autre chose, par exemple, parlons de tout à l'heure. Il faisait chaud, il faisait beau, c'était le printemps. Alors, tout de suite - enfin pas le tout de suite de maintenant, le tout de suite de tout à l'heure - je me suis dit à moi-même : Valentin, aujourd'hui c'est ménage. Il faut dire qu'on a pas eu de printemps depuis l'automne dernier. Alors, forcément, cela commençait à devenir nécessaire. Du coup j'ai mis un vinyle de Mozart - c'est du classique - et j'ai pris mon balai rouge. Parce que dans mon appartement - celui où j'ai fait le ménage - j'ai un lecteur de vinyle spécial pour lire les vinyles et un placard à balais spécial pour ranger les balais. Dans ce placard à balais, j'ai un balai rouge spécial pour faire le ménage et un balai bleu spécial pour faire le ménage. Mais, ce coup-ci, j'ai pris le rouge parce qu'au dernier printemps j'avais pris le bleu. J'ai deux balais, comme ça, ils s'usent moins vite.

Me voilà donc, tout à l'heure, avec mon balai, mon Mozart et mon printemps, j'étais prêt à faire le ménage - il n'y a pas de sous métiers -. Au début, ça n'allait pas bien vite. Il faut dire que le dernier printemps date au moins d'avant le dernier automne, alors forcément, j'avais perdu la main. Mais je me suis dit : Valentin, dépêche-toi. On ne sait jamais, si le printemps s'en va avant l'heure tu auras l'air malin, toi, tout seul avec ton balai, ton Mozart, sans ton printemps. Manque de pot, le printemps est resté et je me suis dépêché pour rien. En plus, maintenant, que mon appartement est rangé, je suis bien embêté.

C'est à cause de ce que j'ai trouvé sous mon lit. Car à cause du printemps j'ai dû regarder sous mon lit. Et j'y ai trouvé une chaussette. À la rigueur, si j'en avais trouvé deux ça aurait fait une paire. Je me serais dit : ça tombe bien, une nouvelle paire, c'est toujours ça d'économisé. Mais une chaussette, c'est que la moitié d'une paire, ça n'économise rien du tout. Tout le monde le sait, on ne peut pas vendre, ni acheter d'ailleurs, une chaussette seule. C'est que les chaussettes, c'est comme les chaussures : ça commence pareil et ça va forcement par deux. Quoi que je fasse j'aurai toujours cette chaussette en trop. C'est embêtant, une seule, ça ne sert à rien. À moins, bien sûr, de n'avoir qu'une seule jambe. Mais manque de pot, j'en ai deux. Ou alors, il faudrait que je m'en coupe une. Mais déjà, tout le monde vous le dira : ça fait mal de se couper une jambe, et puis surtout, avec une jambe en moins, on a plus que la moitié d'une paire de jambes et dans ce cas là, ce sont toutes mes paires de chaussettes qui seraient en trop. Faut dire que depuis le temps, il y en a eu des Noëls. On m'en a offert des chaussettes : des toutes simples, des marrantes, des rayées, des écossaises, des bizarres, des trouées, des trop petites, des trop grandes mais toujours, et j'insiste sur ce point, des complètes. Jamais, on ne m'a offert de paires à moitié vides. Faut dire, ça serait ridicule d'offrir une chaussette toute seule. Du coup, je suis bien embêté. Je vais remettre cette chaussette sous mon lit. Et je ne veux plus en entendre parler jusqu'au prochain printemps.

18.05.2009

Bravo Newton

 

VALENTIN. - (Valentin rentre sur scène très excité) eh oh Polo. Viens voir.

POLO. - Oui, oui, je suis là.

V. - T'es sûr?

P. - Tu me vois?

V. - Oui.

P. – Alors, c'est que je suis là.

V. - Oui, mais tu es là vraiment ? C'est que, tu vas voir, ce que je m'apprête à te montrer vaut le coup d'être là pour de vrai.

P. - Je suis complètement là.

V. - Tout à l'heure, j'étais en train de ne rien faire, quand soudain, j'ai eu envie, va savoir pourquoi, de ne rien faire mais autrement. Et c'est là, que j'ai remarqué un truc bizarre. On y va ?

P. - Où ça?

V. - Juste là. (Valentin se décale de deux pas) Voilà. Tu viens? (Polo se décale de deux pas lui aussi) T'es prêt? Un, deux,...

P. - Attends, ...tends, ...tends. Si c'est important, il faut vérifier qu'il n'y ait personne d'autre qui regarde.

V. - Tu vois quelqu'un toi? (Ils regardent bien partout, et fixement le public)

P. - Personne.

V. - Personne. Attention, ouvre bien les yeux, ça va très très vite. Un, deux, trois. (Il tend le bras et lâche la balle, qui tombe. Il est fier. Suivi d’un moment de blanc)

P. - (Réellement impressionné) Énorme!

V. - Et ça marche à chaque fois. Un, deux, trois. (Il recommence, la balle retombe)

P. - C'est génial ton truc.

V. - Je sais. Mais bon c'est bizarre quand même. Elle ne se trompe jamais. Elle va toujours en bas. On pourrait s'attendre à ce que, de temps en temps, elle oublie de tomber. Qu'elle aille en haut, ou, à la rigueur qu'elle reste sur place. Mais non, jamais. Tu connais quelqu'un toi qui oublierait jamais de faire quelque chose d'aussi inintéressant et douloureux que de tomber.

P. - Non.

V. - C'est ce que je dis. Elle est bizarre cette balle. Elle tombe tout le temps. Et j'ai essayé. Je suis allé là-haut, là où ça fait vraiment mal de tomber. Et bien non, elle, elle tombe quand même, tant pis si ça fait mal. Je te le dis, c'est courageux une balle. Toi, tu connais quelqu'un qui tomberait de là-haut? Et surtout, qui recommencerait. Parce que c'est ça le pire, si tu la remontes là-haut, elle recommence. T'as déjà vu quelqu'un tomber de là-haut, et recommencer juste après?

P. - Personne.

V. - C'est ce que je dis. Elle est vraiment géniale ma balle.