16.06.2009
Un jour de pluie...
La scène représente l'intérieur d'un salon. Un homme en costume entre, il agit comme s'il venait de rentrer chez lui. Il met un vinyle, s'assoie dans un canapé, observe bien la taille de la pièce, la position du porte-manteau, puis se lève et commence à prendre des mesures en comptant ses pas.
Le MONSIEUR. - Un, deux, trois, quatre, quatre et un septième. Parfait.
VALENTIN. - (entre dans le salon, simplement habillé d'une serviette) Monsieur, que faites-vous ici ? Monsieur, comment êtes vous entré? Vous vous êtes essuyé les pieds, monsieur ? Monsieur comment d'ailleurs ?
M. - (Tend un bout de corde à Valentin) Tenez-moi ça. Quatre et un septième, cinq, six, sept, huit, huit et trois douzièmes. Excellent.
V. - Monsieur ?
M. - Chut ! Vous entendez ?
V. - Non, rien ?
M. - Il pleut dehors.
V. - J'entends bien, mais...
M. - Ah, vous entendez donc.
V. - ...il ne va pas pleuvoir dedans.
M. - Tout juste ! C'est pourquoi je suis là.
V. - Je ne vous suis pas.
M. - Rien ne vous y oblige. Permettez (Reprend la corde), moins un, moins deux, moins trois, et moins six virgule neuf cent trente-deux. Fantastique ! Ne bougez surtout pas, je reviens tout de suite. (Part en coulisse).
V. - Mais, monsieur !
M. - (Après un moment revient avec une bassine de linge) Vous êtes toujours là vous ?
V. - Vous m'avez dit de ne pas bouger.
M. - Ah, oui c'est vrai. Vous êtes bien aimable.
V. - C'est quoi ?
M. - Une bassine.
V. - Je vois bien.
M. - Pourquoi demander alors.
V. - Mais pourquoi faire ?
M. - Quoi ?
V. - La bassine.
M. - Il y a des habits dedans et il pleut dehors. Ici, il ne pleut pas.
V. - Forcément, ici, c'est dedans. D'ailleurs c'est chez moi, si vous vouliez bien vous et votre bassine vous donner la peine...
M. - Prenez ça. (Donne la bassine à Valentin)
V. - (Prend la bassine et en sort un soutien gorge rose) C'est à vous ?
M. - Non, je n'aime pas le rose.
V. - Monsieur.
M.- Oui, c'est moi.
V. - Veuillez sortir de chez moi.
M. - Vous l'avez déjà dit tout à l'heure. Puisque je vous dis qu'il pleut dehors. Permettez. (Reprend la bassine et donne un bout de fil à Valentin).
V. - Qu'est-ce que vous faites ?
M. - J'étends mon linge. (Accroche l'autre bout du fil et commence à étendre le contenu de la bassine : des habits de toutes tailles, de toutes les couleurs et pour tous les sexes).
V. - Mais...
M. - Juste, tenez bien le fil.
V. - Mais...
M. - C'est votre parapluie ?
V. - Euh oui.
M. - (Prend le parapluie) Appelez-moi quand tout ça est sec. Vous voudrez bien.
V. - Mais...
M. - Au revoir monsieur et merci.
V. - Mais...
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13.06.2009
Mince... une idée.
Tout à l'heure, j'étais tranquille, je n'embêtais personne, j'étais assis, là, comme ça, quand soudain, de façon imprévue et complètement inattendue, une idée m'a traversé la tête. Ce n'était pas vraiment une idée, plutôt une pensée, comme ça, qui s'insinue dans notre cortex, nous titille, nous chatouille, nous fait les yeux doux. Et bien figurez-vous que cette idée est encore là, je la sens, là-haut, bien rangée, au fond, recroquevillée. Elle ne bouge pas, pas un sourcil. Elle attend, tranquillement, gentiment, sans faire de bruit. Elle attend le moment opportun, celui qui semblera adéquat, le moment le plus propice, celui qui permettra son épanouissement le plus complet. Une idée, comme toute chose, a besoin de s'épanouir. Et ce n'est qu'à partir de ce moment-là, à partir de ce moment précis qu'elle pourra s'exprimer pleinement. Alors, elle pourra nous offrir l'ensemble de ses gammes, et toute la profondeur de son chant pourra nous envouter, nous réconforter, tel le chant d'une sirène qui nous appelle.
Et bien tout à l'heure, j'étais assis, à peu près comme ça, la jambe droite sur la jambe gauche, et le pied qui se balance, voilà comme ça. Et bien cette idée m'a traversé l'esprit : Comment ce fait-il ? Qu'elles sont les forces qui entrent en jeu ? Pourquoi ? En vertu de quelles raisons ? Je vous le demande, je me le demande, et je ne dois pas être le seul. Comment se fait-il que nous ayons cinq doigts de pied ? C'est-à-dire, autant que le nombre de doigts réunis sur une seule et même main. Pourquoi donc avons-nous autant de doigts de pied que de doigts de main ? C'est une chose insensée. Sur la main, d'accord, je vois à quoi ils servent, j'en utilise tous les jours. Mais sur le pied, inutiles, alors là vraiment aucune utilité. Pourquoi s'embêter à avoir cinq doigts de pied, alors qu'un seul suffirait largement. De plus, avec un seul doigt sur le pied, on pourrait en avoir neuf sur la main. C'est tout un nouvel univers qui s'ouvrirait à nous. Je n'arrive même pas à imaginer tout ce qu'on peut faire avec neuf doigts de la main. C'est énorme. Et non, on se contente de ces cinq doigts qui traînent comme ça, posés sur la main tels des cactus sur le désert. Je ne comprends pas.
L'autre jour encore, quand j'avais cinq ou six ans, je me rappelle, j'étais un peu plus grand que ça, mais plus petit que ça, entre les deux. Et bien quand j'avais cinq ou six ans, j'avais peur que mon père me les mange mes doigts de pied. Une de ces peurs qui vous oppresse, vous écrase, une peur très forte et tellement réelle, mais totalement ridicule et infondée, tant je me rends compte aujourd'hui de l'inutilité absolue de ces doigts de pied. À la rigueur, ils seraient jolis, d'accord, ça décorerait. Mais je ne sais pas pour vous, en tout cas chez moi, j'en compte en tout dix, bien accrochés, tel des bigorneaux sur un rocher et le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ne sont pas bien beaux. D'ailleurs, je mets des chaussettes.
Voilà, c'est exactement ça, on en a cinq de chaque côté, cinq à droite, cinq à gauche, et on les cache dans une vulgaire paire de chaussette. C'est toute l'histoire des doigts de pied qui se résume là. Rendez-vous compte, prenez conscience quand même, qu'à peine sorti du lit, on se dépêche, tous les jours, on s'empresse, on n'a que cette idée en tête : cacher ces horribles et inutiles doigts de pied. Quand je pense à ça, je me rends compte que j'ai raison. Ils ne servent à rien. Non, à rien. Ils sont inutiles.
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