13.06.2009

Mince... une idée.

Tout à l'heure, j'étais tranquille, je n'embêtais personne, j'étais assis, là, comme ça, quand soudain, de façon imprévue et complètement inattendue, une idée m'a traversé la tête. Ce n'était pas vraiment une idée, plutôt une pensée, comme ça, qui s'insinue dans notre cortex, nous titille, nous chatouille, nous fait les yeux doux. Et bien figurez-vous que cette idée est encore là, je la sens, là-haut, bien rangée, au fond, recroquevillée. Elle ne bouge pas, pas un sourcil. Elle attend, tranquillement, gentiment, sans faire de bruit. Elle attend le moment opportun, celui qui semblera adéquat, le moment le plus propice, celui qui permettra son épanouissement le plus complet. Une idée, comme toute chose, a besoin de s'épanouir. Et ce n'est qu'à partir de ce moment-là, à partir de ce moment précis qu'elle pourra s'exprimer pleinement. Alors, elle pourra nous offrir l'ensemble de ses gammes, et toute la profondeur de son chant pourra nous envouter, nous réconforter, tel le chant d'une sirène qui nous appelle.

Et bien tout à l'heure, j'étais assis, à peu près comme ça, la jambe droite sur la jambe gauche, et le pied qui se balance, voilà comme ça. Et bien cette idée m'a traversé l'esprit : Comment ce fait-il ? Qu'elles sont les forces qui entrent en jeu ? Pourquoi ? En vertu de quelles raisons ? Je vous le demande, je me le demande, et je ne dois pas être le seul. Comment se fait-il que nous ayons cinq doigts de pied ? C'est-à-dire, autant que le nombre de doigts réunis sur une seule et même main. Pourquoi donc avons-nous autant de doigts de pied que de doigts de main ? C'est une chose insensée. Sur la main, d'accord, je vois à quoi ils servent, j'en utilise tous les jours. Mais sur le pied, inutiles, alors là vraiment aucune utilité. Pourquoi s'embêter à avoir cinq doigts de pied, alors qu'un seul suffirait largement. De plus, avec un seul doigt sur le pied, on pourrait en avoir neuf sur la main. C'est tout un nouvel univers qui s'ouvrirait à nous. Je n'arrive même pas à imaginer tout ce qu'on peut faire avec neuf doigts de la main. C'est énorme. Et non, on se contente de ces cinq doigts qui traînent comme ça, posés sur la main tels des cactus sur le désert. Je ne comprends pas.

L'autre jour encore, quand j'avais cinq ou six ans, je me rappelle, j'étais un peu plus grand que ça, mais plus petit que ça, entre les deux. Et bien quand j'avais cinq ou six ans, j'avais peur que mon père me les mange mes doigts de pied. Une de ces peurs qui vous oppresse, vous écrase, une peur très forte et tellement réelle, mais totalement ridicule et infondée, tant je me rends compte aujourd'hui de l'inutilité absolue de ces doigts de pied. À la rigueur, ils seraient jolis, d'accord, ça décorerait. Mais je ne sais pas pour vous, en tout cas chez moi, j'en compte en tout dix, bien accrochés, tel des bigorneaux sur un rocher et le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ne sont pas bien beaux. D'ailleurs, je mets des chaussettes.

Voilà, c'est exactement ça, on en a cinq de chaque côté, cinq à droite, cinq à gauche, et on les cache dans une vulgaire paire de chaussette. C'est toute l'histoire des doigts de pied qui se résume là. Rendez-vous compte, prenez conscience quand même, qu'à peine sorti du lit, on se dépêche, tous les jours, on s'empresse, on n'a que cette idée en tête : cacher ces horribles et inutiles doigts de pied. Quand je pense à ça, je me rends compte que j'ai raison. Ils ne servent à rien. Non, à rien. Ils sont inutiles.

04.06.2009

Comme un poisson sans eau

Valentin est assis sur le bord de la scène en train de pécher dans le public grâce à une grande canne à pèche.

PASSANT - Ça mort ?

VALENTIN - Pardi, non. Ça ne risque pas.

P. - Et pourquoi ça ?

V. - Il n'y a pas de poisson ici.

P. - Ah.

V. - Il n'y a pas d'eau non plus.

P. - Effectivement.

V. - Il n'y a pas de poisson sans eau.

P. - Comme vous dites.

V. - Ce n'est pas moi qui le dis, c'est tout le monde.

P. - C'est une question de bon sens.

V. - Idiot celui qui irait chercher du poisson dans ce trou.

P. - C'est qu'il n'y a pas d'eau.

V. - Vous trouvez aussi. Ça se voit tout de suite, n'est-ce pas. Alors oui, je l'affirme il n'y a pas de poisson ici.

P. - Même pas un ou deux ?

V. - Aucun.

P. - Même s'il était tout petit. Tellement petit qu'on ne pourrait ni le voir nager, ni l'entendre crier.

V. - Même. Et puis il me semble, mais ce n'est que mon avis, que les poissons sont muets.

P. - Pour la carpe je suis d'accord, pour les autres je ne sais pas. En tout cas, les tout petits on ne les entend pas. Ils sont peut-être muets, mais de toute façon ils ne crient pas assez fort.

V. - (Remonte sa ligne, regarde l'hameçon) Il n'y a pas de poisson ici.

P. - Si vous le dites.

V. - Question de bon sens.

P. - C'est vous le spécialiste. Ça se voit tout de suite. Quand je me suis approché je me suis dit, et tout le monde se serait dit la même chose, lui, il s'y connait en poisson.

V. - Carpe, brochet, goujon, cendre, truite, perche, vairon, tanche, ablette, gardon, omble, chevenne, silure.

P. - Ah oui.

V. - N'est-ce pas.

(Silence)

P. - (Montrant la canne) Elle est grande.

V. - Quatre mètres.

P. - Vous devez en attraper du beau et gros poisson avec ça.

V. - Pas vraiment, mais ce n'est pas ma faute.

P. - Ah.

V. - Il n'y a pas de poisson ici.

P. - C'est triste, pour un spécialiste comme vous, de ne pas avoir de poisson.

V. - C'est surtout qu'il n'y a pas d'eau.

26.05.2009

La chaussette

 

Parlons d'autre chose, par exemple, parlons de tout à l'heure. Il faisait chaud, il faisait beau, c'était le printemps. Alors, tout de suite - enfin pas le tout de suite de maintenant, le tout de suite de tout à l'heure - je me suis dit à moi-même : Valentin, aujourd'hui c'est ménage. Il faut dire qu'on a pas eu de printemps depuis l'automne dernier. Alors, forcément, cela commençait à devenir nécessaire. Du coup j'ai mis un vinyle de Mozart - c'est du classique - et j'ai pris mon balai rouge. Parce que dans mon appartement - celui où j'ai fait le ménage - j'ai un lecteur de vinyle spécial pour lire les vinyles et un placard à balais spécial pour ranger les balais. Dans ce placard à balais, j'ai un balai rouge spécial pour faire le ménage et un balai bleu spécial pour faire le ménage. Mais, ce coup-ci, j'ai pris le rouge parce qu'au dernier printemps j'avais pris le bleu. J'ai deux balais, comme ça, ils s'usent moins vite.

Me voilà donc, tout à l'heure, avec mon balai, mon Mozart et mon printemps, j'étais prêt à faire le ménage - il n'y a pas de sous métiers -. Au début, ça n'allait pas bien vite. Il faut dire que le dernier printemps date au moins d'avant le dernier automne, alors forcément, j'avais perdu la main. Mais je me suis dit : Valentin, dépêche-toi. On ne sait jamais, si le printemps s'en va avant l'heure tu auras l'air malin, toi, tout seul avec ton balai, ton Mozart, sans ton printemps. Manque de pot, le printemps est resté et je me suis dépêché pour rien. En plus, maintenant, que mon appartement est rangé, je suis bien embêté.

C'est à cause de ce que j'ai trouvé sous mon lit. Car à cause du printemps j'ai dû regarder sous mon lit. Et j'y ai trouvé une chaussette. À la rigueur, si j'en avais trouvé deux ça aurait fait une paire. Je me serais dit : ça tombe bien, une nouvelle paire, c'est toujours ça d'économisé. Mais une chaussette, c'est que la moitié d'une paire, ça n'économise rien du tout. Tout le monde le sait, on ne peut pas vendre, ni acheter d'ailleurs, une chaussette seule. C'est que les chaussettes, c'est comme les chaussures : ça commence pareil et ça va forcement par deux. Quoi que je fasse j'aurai toujours cette chaussette en trop. C'est embêtant, une seule, ça ne sert à rien. À moins, bien sûr, de n'avoir qu'une seule jambe. Mais manque de pot, j'en ai deux. Ou alors, il faudrait que je m'en coupe une. Mais déjà, tout le monde vous le dira : ça fait mal de se couper une jambe, et puis surtout, avec une jambe en moins, on a plus que la moitié d'une paire de jambes et dans ce cas là, ce sont toutes mes paires de chaussettes qui seraient en trop. Faut dire que depuis le temps, il y en a eu des Noëls. On m'en a offert des chaussettes : des toutes simples, des marrantes, des rayées, des écossaises, des bizarres, des trouées, des trop petites, des trop grandes mais toujours, et j'insiste sur ce point, des complètes. Jamais, on ne m'a offert de paires à moitié vides. Faut dire, ça serait ridicule d'offrir une chaussette toute seule. Du coup, je suis bien embêté. Je vais remettre cette chaussette sous mon lit. Et je ne veux plus en entendre parler jusqu'au prochain printemps.