31.10.2009

Futur proche

Le lundi matin je me lève à cinq heure. Certains disent que c'est trop tôt, d'autres que c'est trop tard. Alors que, tout simplement, c'est l'heure. C'est comme ça. En plus, ça garde la forme. Regardez-moi, aussi loin que je m'en souvienne, je n'ai pas vieilli. Bien sûr, ma peau est bien moins lisse qu'avant, mais ça, ça ne compte pas, c'est de l'apparence, seul l'intérieur compte. Et je peux vous dire qu'à l'intérieur je suis encore bien jeune.

Le lundi matin, à six heure, le bus passe me chercher. En fait, ce n'est pas vraiment un bus, c'est à peine une petite camionnette. Mais c'est Roger, le chauffeur, il préfère qu'on dise le bus. Il dit que ça fait plus classe. Il va de maisons en maisons et récupère tout le monde. Enfin, pas vraiment tout le monde ça serait ridicule. Déjà, à six heure, il y en a qui sont encore au lit, et puis comme le bus ce n'est rien qu'une petite camionnette de rien du tout, il n'y a pas de places pour tout le monde. On est obligés de sélectionner. Ne montent dans le bus que les personnes qui sont réveillées et encore seulement celles qui travaillent à l'usine. Moi, par exemple, j'ai droit de monter.

A l'usine je m'occupe de la numéro cinq. Ce n'est pas la plus belle, ce n'est pas la meilleure, mais c'est la mienne. Elle fait des tics et des tacs, et puis elle toc. Tic et tac et toc, tic tac et toc, tic tac toc. C'est ma machine. En plus elle marche mieux que celle de René. Lui aussi, il a droit de monter dans le bus. C'est quelqu'un d'important René. Il a la numéro trois. C'est la plus vieille. Elle est toujours en panne. Du coup, avec les copains, on le charrie, on se moque de lui. On lui dit que c'est sa faute, que c'est parce qu'il ne s'occupe pas assez bien d'elle. Alors, qu'on sait tous très bien que c'est parce qu'elle est trop vielle. En fait, on est juste jaloux. Oui jaloux, parce que la numéro trois c'est la plus belle des machines. Elle ne sait quasiment rien faire. Elle place juste le métal là, au bon endroit et c'est René qui soude. La mienne de machine c'est elle qui soude. Moi, je supervise, je surveille. Si jamais ça se passe mal, si jamais elle se trompe ça sera de ma faute. Ça sera parce que je n'aurais pas assez regardé. C'est mon travail, je regarde ma machine pour être sûr qu'elle soude au bon endroit. C'est important.

Mais attention, ce n'est pas parce que je ne soude pas que ce n'est pas fatiguant. On est debout toute la journée et il y a le bruit, la chaleur, les vapeurs de métal et aussi les blagues d'Étienne. C'est fatiguant. Ah ça, Étienne, il aime bien rigoler, il fait des blagues toute la journée, il a ça dans le sang, dommage qu'il ne soit pas drôle. Du coup le soir quand on rentre chez nous, et bien, on n'a plus le courage de rien. Roger quand il nous ramène avec son bus, il dit qu'on a sale mine, que ça va nous tuer. Heureusement, un jour, dans le futur, il y aura la retraite. C'est arrivé à Fernand, un matin, il s'est réveillé plus vieux que la vieille. Celle du coin de la rue. Trop vieux même, alors, à l'usine, ils ont dit qu'il était à la retraite et ils ont détruit ça machine. Elle aussi était trop vielle, mais il n'y a pas de retraite pour les machines. Du coup, maintenant on ne le voit plus Fernand. Il faut le comprendre, il a tellement de temps libre qu'il fait tout, du coup il a plus le temps de rien. Moi aussi un jour, j'aurai le temps de faire des choses. Je ne sais pas encore quoi, mais je pourrai tout faire. Je serai à la retraite. Ça doit être bien le jardinage. Mais pour l'instant je suis encore jeune. J'ai encore beaucoup de force vous voyez. Et puis il y a ma machine, elle ne comprendrait pas que je parte si tôt. Une fois, que j'étais malade. Car oui, ça m'arrive d'être malade. On peut être une force de la nature et être sensible au froid. Je n'en ai pas honte. Et bien, ce-jour-là ma machine aussi est tombée en panne. Ce n'est pas une coïncidence, c'est sensible ces bêtes là.

Le lundi je me lève à cinq heure, ça garde la forme, et à six heure je suis prêt pour retrouver les copains dans le bus. Aujourd'hui, c'est lundi mais le bus ne s'est pas arrêté. Pourtant j'étais prêt, j'avais même mis ma veste bleu, celle que les copains viennent de m'offrir pour mon anniversaire. Elle est belle, elle a des boutons dorés sur les manches.

14.10.2009

Visite céleste

En pleine nuit, un bruit fracassant se fait entendre. C'est un ange qui vient d'atterrir dans le salon de Valentin. Celui-ci réveillé par cette intrusion céleste arrive dans la pièce avec une seule idée en tête, retourner se coucher.

 

VALENTIN. - Vous êtes?

ANGE. - Rentré par la porte, là, c'était ouvert.

V. - Oui et vous êtes ? (l'ange montre le ciel du doigt) Ah.

A. - Oui.

V. - Bien, excusez-moi mais je suis fatigué. Bonne nuit.

A. - C'est tout ?

V. - Comment ça, c'est tout ?

A. - Je viens de là-haut, je suis envoyé pour une mission.

V. - Oui et moi je viens de mon lit et je compte bien y retourner. (Valentin retourne se coucher en coulisse. Un moment passe, l'ange est seul au milieu de la pièce. Il attend. Valentin revient.) Qu'est-ce-que vous voulez ?

A. - Ça serait pour faire un examen.

V. - De qui ?

A. - De vous.

V. - Comment ça ?

A. - La routine, juste pour vérifier.

V. - Je vais très bien.

A. - C'est à l'examen de le dire.

V. - Quel examen ?

A. - Celui que je dois vous faire.

V. - Il consiste en quoi ?

A. - Trois fois rien.

V. - Je préférerais que vous vous en alliez.

A. - Cela compliquerait les choses. Si je ne suis plus là, qui fera l'examen ?

V. - Personne, c'est le but, je ne veux pas d'examen.

A. - C'est pourtant nécessaire.

V. - Pourquoi ?

A. - Pour trouver pardi.

V. - Pour trouvez quoi ?

A. - L'examen nous le dira.

V. - S'il ne trouve rien ?

A. - Alors, je m'en irai.

V. - Et s'il trouve ?

A. - Je resterai.

V. - Pourquoi faire ?

A. - Des examens complémentaires.

V. - Dans quel but ?

A. - Vérifier.

V. - Vérifier quoi?

A. - La véracité des résultats. Ce n'est pas chose à prendre à la légère, les conséquences sont... disons... irréversibles.

V. - Quelles conséquences ?

A. - Celles de l'examen.

V. - Il consiste en quoi votre examen ?

A. - Une routine je vous dis.

V. - Vous l'avez déjà dit.

A. - Vous aussi.

V. - On tourne en rond.

A. - Je préférerais que vous tourniez le dos.

V. - Pour quoi faire ?

A. - L'examen.

V. - Je vais me coucher.

A. - Vous êtes fatigué ?

V. - Oui et je compte bien en profiter pour dormir. (L'ange sort un carnet et prend note)

A. - « 02h34, le sujet est fatigué ».

V. - Qu'est ce que vous faites ?

A. - Je prend des notes. Déshabillez vous.

V. - Quoi ?

A. - Vous avez entendu.

V. - Oui, mais non.

A. - Ah si. Sinon je le fais comment mon examen ?

V. - Vous ne le faites pas.

A. - C'est obligatoire.

V. - Je ne veux pas le savoir.

A. - C'est ma mission.

V. - Ça ne me regarde pas.

A. - Je prends note.

V. - Oui c'est ça prenez note.

A. - Tenez, vous voudriez bien signer ici ?

V. - C'est quoi ?

A. - Trois fois rien, juste un papier stipulant que avez belle et bien refusé de vous soumettre à l'examen. Ce qui entraine automatiquement, et ce par principe de précaution, une marionnétisation immédiate.

V. - Une quoi ?

A. - Une marionnétisation. Vous comprenez comme on ne peut pas vérifier, on préfère ne pas prendre de risque.

V. - Et ça consiste en quoi ?

A. - Changement de politique de la maison. S'en est fini du libre arbitre, on marionnétise maintenant. C'est le progrès. En phase 1 on a déjà fait de bons chiffres avec le non renouvellement des départs. Aujourd'hui, on passe en phase 2, on examine les profils au cas par cas. Avec le test on détermine si oui ou non on laisse le libre arbitre.

V. - Et moi je suis quoi là-dedans ?

A. - Vous êtes le cas 2KDU4A9E8 et vous allez être marionnétisé. Vous avez juste à signer ici.

V. - Et mon libre arbitre ?

A. - Il ne vous embêtera plus.

V. - Je l'aimais bien pourtant.

A. - C'est ça votre problème. Vous les humains vous vous accrochez toujours à de vieux trucs qui ne sont pas adaptés à la société d'aujourd'hui.

V. - Quand même je ne pourrais pas en garder un petit bout ?

A. - Non.

V. - En souvenir ?

A. - Bon, vous signez.

V. - Non, je n'ai pas lu toutes les petites lignes.

A. - Ce n'est pas la peine. Entre nous il n'y a rien de bien méchant. On ne change pas grand chose au final, c'est pareil, le libre arbitre en moins. Ça fait plus de deux millénaires qu'on s'occupe de la gestion de l'humanité, faites-nous confiance, nous sommes des spécialistes maintenant.

V. - Et après je pourrai aller me coucher ?

A. - Bien sûr, c'est même nous qui vous ferons y aller.

(Valentin signe, se désactive, se réveille et va se coucher)